Les 3 U qui nous gouvernent

Réflexion sur quelques mots

2751 mots soit environ 14 minutes de lecture.

Dans le modèle Agile Fluency comme dans le Kata d’amélioration, nous sommes invités à répondre à 3 questions:

  • Où voulons-nous aller ?
  • Où sommes-nous ?
  • Quel est le premier pas ?

Cela se rapproche des questions posées par le philosophe Bruno Latour par ordre chronologique:

  • Où atterrir ?
  • Où sommes-nous ?

La 3ème question émergente, et récurrente est bien sûr celle du mouvement, du comment passer entre les deux lieux, un mouvement que le philosophe souhaite le moins destructeur possible pour préserver GAIA, cette fine couche à la surface de la Terre qui nous permet de vivre.

Où sommes-nous ?

L’ubiquité est le don d'être partout à la fois. Ce qui n'était qu’un fantasme, un pouvoir divin, est devenu une réalité pour les ultra-connectés, qui rivés sur leurs téléphones portables, et autres terminaux numériques, sont à la fois ici physiquement et aussi ailleurs avec les personnes de leur réseau, ou à partager d’autres moments avec d’autres. La capacité à être partout, tout le temps, à tout voir, à avoir tout vu et tout expérimenté, à tout savoir sur tout, est l’aspiration de nos modes de vie. Bien sûr, nous avons conscience que ce n’est pas possible d'être partout, mais nous avons le choix en un rien de temps. En un instant, nous pouvons choisir de passer d’un sujet à l’autre, d’une chaîne à l’autre, de savoir ce qui se passe à l’autre bout de la planète ou même du système solaire, en voyant les images de Curiosity et maintenant “Perseverance Rover on Mars”. On nous fait même voir des endroits à des milliards d’années lumières. Mais tout cela nous aide-t-il à savoir où sommes-nous vraiment ?

Curieusement, ce sont les frontières qui révèlent les contraintes, les limites extérieures qui nous font voir où nous allons, les murs auxquels on se cogne qui nous permettent de mieux nous rendre compte de là où nous sommes. Nous croyions être quelque part, alors qu’en fait nous sommes ailleurs, qui ne peut d’ailleurs être qu’ici.

Par exemple: nous croyions être dans un système aux ressources illimitées, sans incidence sur notre existence, alors que non. Nous croyions être séparés de la nature et la contrôler pour mieux l’exploiter, alors que nous n’en sommes qu’un élément largement inconscient de son rôle jusqu'à présent. Ce que nous détruisons ce sont une grande part de la biodiversité qui constitue nos propres conditions d’existence. La nature que nous croyons détruire nous survivra certainement malgré tout.

Lorsque nous aurons trouvé une forme de vie sur Mars ou ailleurs, serons-nous encore en mesure de préserver nos conditions de vie sur Terre ? Peut-être cela mettra-t-il une fin provisoire à cette quête existentielle d’ailleurs, pour mieux se concentrer à préserver l’ici ? Rien n’est moins sûr. Car savons-nous vraiment …

Où voulons-nous aller ?

L’utopie est le rêve que l’on se construit d’un autre monde, du monde d’après, du lieu où nous voudrions être ou aller. Nous ne pouvons nous empêcher de rêver, un tant soi peu, qu’on le veuille ou non.

Lorsque nous essayons de trouver un sens au rêve, nous trouvons plusieurs interprétations possibles sur leur causalité:

Le rêve est utile pour donner un sens profond à la réalité et aussi pour s’en extraire. Il invite à se poser des questions en particulier sur le sens et un peu moins sur ce que nous pourrions ou devrions en faire:

Pourquoi ai-je fait ce rêve ?

Est-ce un rêve prémonitoire qui ouvre la voie ? Ou bien un souvenir que je voudrai revivre ?

Que faire de ce rêve ? Rien du tout et l’ignorer ou bien quelque chose à concrétiser, a minima quelque chose à raconter ?

“I have a dream”, “Imagine”, …

En conscientisant nos rêves, il nous arrive d’en faire des objectifs, qui ont du sens, qui nous guident. Nous pouvons même formuler et aligner des intentions à certains de nos gestes. Une utilité a priori.

Comment passer de là où nous sommes à là où nous voudrions aller ?

Par quel chemin, par quels moyens, par quels gestes ?

L’utilité est le critère posé sur chaque geste, chaque outil, chaque changement pour passer d’un état a, à un état b qui nous rapproche de là où nous voulons aller.

Nous disposons de plusieurs alternatives entre:

  • consolider, optimiser la situation actuelle, temporiser en attendant l’opportunité d’un changement plus important, reculer pour mieux sauter
  • aller vers un nouvel état intermédiaire
  • aller directement vers l’objectif à terme

Pour chaque situation où se présente un choix, nous pouvons nous poser plusieurs question:

  • Est-ce que ce geste est utile ?
  • En quoi cette ressource est utile ?
  • Est-ce utile pour répondre à mon besoin présent, pour satisfaire un désir personnel, pour aller vers un but collectif ?

La question de l’utilité est une question morale. Dans une perspective sociale, l’absence de but collectif est problématique. Elle prive chacun de critères de limites, de normes sociales auxquelles se confronter pour assurer la progression.

Déjà, nous ne vivons pas tous sur la même planète. Cela limite déjà le partage d’une vision commune.

Qu’en est-il dans une perspective plus locale, familliale ?

Qu’est ce qu’on fait après ?

Je ne sais pas si vous l’avez constaté, mais les enfants ont le réflexe de poser cette question avant même de commencer l’activité qu’on leur propose dans l’immédiat, et pour laquelle nous imaginons pourtant le meilleur bénéfice pour eux. Nous pouvons penser normal qu’ils ne voient pas l’intérêt dans ce qu’on leur propose, de ne pas aimer avant d’avoir goûté. Ils aspirent comme nous à la satisfaction de leur désir, sans pouvoir l’identifier précisément et encore moins l’exprimer clairement. Sitôt le désir immédiat satisfait, le manque s’installe à la recherche d’un nouveau désir à satisfaire.

La peur du manque, de manquer de quelque chose, ou que nos enfants manquent de quelque chose voilà à quoi la société de consommation répond. Faire de nous des personnes qui manquent et qui soient en mesure de choisir la façon de combler ce manque, du moment que cela passe par de la consommation de biens et de services.

Rien de pire pour ce système, que de personnes qui ne voudraient rien, pas même de conserver tout ce qu’ils possèdent déjà.

D’après Lacan, on veut de l’autre que ce que l’on n’a pas, et on voit chez lui quelque chose qu’il n’a pas non plus. Cette illusion maintient le désir. Ainsi, on ne prend pas le risque d’obtenir ce que l’on veut simplement pour ne pas mettre un terme à la relation. C’est aussi pour éviter cette soufrance de la séparation que l’engagement n’est plus à la mode, ou dure moins longtemps.

Aussi, pour s’engager dans un changement, faut-il probablement déjà penser au changement ultérieur, à celui qui dépasse le changement présent.

Le mouvement de la théorie U

Une nouvelle bizarrerie que je relève en écrivant ces lignes, est le lien avec la theory U que j’explore par ailleurs.

Elle repose somme-toute sur le même questionnement et le même mouvement à commencer par

  • un mouvement d’introspection et de découverte de ce que je suis et où je suis, à travers de ce que je ressens, dans la première branche du U
  • un mouvement de projection et d’engagement dans l’action, en alignement avec sa raison d'être dans la deuxième branche remontante du U

La théorie U donne l’ordre dans lequel il convient de se poser les questions, même si comme tout processus d’apprentissage, on voit bien l’intérêt d’un mouvement itératif tiré par l’identification et la satisfaction (incrémentale ou du moins suffisamment régulière) de ses désirs.

Les 3 U de la planification agile

En se plaçant au niveau de l'équipe, j’imagine quelques questions décalées, pour faire émerger des choses nouvelles:

  1. Quelle est l’utopie à laquelle nous aspirons ? Notre rêve commun de notre futur “nous” dans notre futur “monde” ?

  2. Quelles connaissances et ressources que nous possédons déjà depuis là où nous sommes sont mobilisables pour aller dans cette direction ?

  3. Qu’est ce qui est utile de faire maintenant au regard de ces connaissances ? Quel est notre premier choix, notre première décision pour diriger notre action ?

Conclusion existentielle donc radicale et provisoire

Se poser ce genre de questions existentielles, complexes qui relient tout et n’importe quoi, peut appeller à poursuivre la réflexion, ou pas…

Quelque chose nous conduit à combler le vide entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, entre l’ici et l’ailleurs, entre le passé et le futur. Une aspiration possible est celle de laisser des traces, pour exister ici et maintenant et continuer à exister ailleurs et après. Pour qu’il reste quelque chose de soi dans le souvenir ou mieux dans le rêve des générations futures, il s’agit de partager ses aspirations avec et pour ses enfants, afin que ceux-ci les reproduisent avec les leurs.

Nous espérons une vie meilleure pour nos enfants, mais aussi pour nos clients. Quelles relations entretenons-nous avec nos clients pour faciliter leur vie future, celle de nos enfants à tous avec leurs clients ? C’est peut-être là un nouveau sens que nous pourrions trouver à l’extension proposée d’un manifeste radical:

La préservation de l’avenir de nos enfants au delà de la collaboration avec les clients.

Si vous n’arrivez pas à expliquer à vos enfants ce que vous faites, en quoi votre métier est utile pour eux comme pour les générations futures, peut être y a-t-il matière à se poser quelques minutes et quelques questions utiles pour éviter de se perdre.

Références:

  • Renata Salecl, La tyrannie du choix
  • Ruger Bregman, Utopies réalistes
  • L’agilité radicale, l’outil KARMA en particulier
  • Otto Sharmer, La théorie U